LA MASTERISATION EN QUESTION : TEMOIGNAGES


Anna prépare le concours de professeur des écoles. Juste avant de
partir en stage seule face à une classe, elle a reçu cette étrange
recommandation de sa prof : "surtout ne dites pas aux parents que vous
êtes en formation. Dites plutôt que vous êtes profs titulaires. Les
parents pourraient faire des histoires et puis vous serez plus
crédibles".

Heureusement Anna n'a pas eu à mentir, aucun parent ne lui
ayant demandé quoi que ce soit. Mais elle est révoltée. Le "conseil"
a été donné tout à fait ouvertement par une maître-formatrice de
l'IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres) où elle
prépare son concours, en Région parisienne. Cette prof faisait un
cours sur la législation scolaire juste avant que les étudiants
partent en stage. "On nous dit de mentir alors que l'on est appelé à
former des citoyens. Et puis si l'on veut cacher quelque chose, c'est
bien que c'est mal".

La réforme de la formation des enseignants ("masterisation"),
toujours très contestée, doit entrer en application à la rentrée.
Mais cette année est une année de transition où certaines
"nouveautés" s'appliquent déjà. Comme le fait d'envoyer des étudiants
qui n'ont pas encore passé le concours en "stage en responsabilité".
Ils se retrouvent alors seuls devant des classes où ils remplacent des
enseignants alors qu'ils n'ont pratiquement pas été formés.

"Le premier jour, le lundi matin, les élèves étaient calmes, raconte
Anna. Ils ne me connaissaient pas. Mais ils ont très vite compris que
j'étais débutante. Et l'après-midi, c'était terrible. Je me suis
retrouvée face à 26 élèves agités, une classe à double niveau - la
moyenne et la grande section de maternelle - avec en plus un élève
avec de grosses difficultés qui avait une AVS (auxiliaire de vie
scolaire) le matin mais personne l'après-midi. En plus comme j'avais
été prévenue tard de la classe que j'aurai, je n'avais pas pu bien me
préparer. Comme je n'arrivais pas à joindre la prof que je remplaçais,
j'ai même dû chercher des idées pour faire des ateliers sur internet".

Dès le deuxième jour, Anna se sent dépassée. Elle s'énerve, se met à
crier, ce qui n'arrange rien. "Je suis encore aphone. L'équipe était
très sympa avec moi. Mais la directrice a dû reconnaître que l'élève
en difficultés était plus agressif qu'habituellement. Il poussait des
cris, crachait sur les autres. Le quatrième et dernier jour, j'étais
carrément toute seule toute la journée. L'atsem - personnel qui aide
les instits en maternelle - était malade et l'AVS avait une réunion."
Anna a un sentiment de gâchis. Elle n'a rien appris et les enfants
ont perdu leur temps. "Du coup, je culpabilise. On nous balance dans
des classes comme ça". Pour toute préparation, les étudiants ont eu un
cours de trois heures où ils ont fait signer leurs conventions de
stage et posé des questions au prof. Ils ont aussi effectué un "stage
accompagné", suivant un prof dans sa classe, d'une semaine au premier
trimestre. Mais comme ils passent leur concours fin avril - les
écrits, les oraux étant fin mai -, ils se consacrent surtout à
réviser.

"Et encore moi je n'ai eu un stage que de quatre jours, poursuit
Anna, car je suis en formation aménagée, c'est-à-dire que je
travaille à côté. Je suis assistante d'éducation dans le secondaire.
Mais les autres ont fait quinze jours de stage. Cela a dû être du
gardiennage. Et pour ceux qui étaient dans des écoles sensibles, je
n'ose pas imaginer". "Beaucoup sont contre comme moi. Mais ils n'osent
pas protester. Et puis pour ces stages, on nous promet de beaux
salaires sans doute pour nous amadouer : 700 euros bruts pour mes
quatre jours, autour de 1400 euros pour les deux semaines". Cette
mesure fait pratiquement l'unanimité contre elle : syndicats
enseignants - comme le Snes, la CGT Educ' 93 -, parents d'élèves - la
FCPE - protestent contre une formation au rabais et ses conséquences
pour les élèves. Dans certains IUFM, les étudiants rejettent ces
stages en bloc. Ou les profs refusent de les organiser. Plusieurs
camarades d'Anna ont lâché au beau milieu. Ils ne savaient plus quoi
faire avec les enfants. 


Source :
http://classes.blogs.liberation.fr/soule/2010/02/surtout-ne-dites-pas-aux-parents-que-vous-nêtes-pas-profs.html